Récit d'intervention 2

Noah

Noah a autour de cinquante ans. Il a gagné sa vie comme travailleur de la construction jusqu’à environ quarante ans. À cet âge, il a perdu sa stabilité pour des causes inconnues. Ensuite, il perd le contrôle du reste de sa vie : s’ensuivent divorces, perte de logement, perte d’emploi. C’est  aussi vers cet âge que la bipolarité est apparue dans sa vie.  Lorsqu’il va bien, il se sent puissant et confiant. Dans ce temps-là, il travaille et on ne le voit pas au Gîte : il se prend un logement et il essaie de reprendre le contrôle de sa vie. Puis tout bascule à nouveau, il perd son logement et ses affaires et le contrôle sur sa vie.

Plus jeune, il a vu son père se suicider devant lui parce que, selon Noah, il n’y avait pas d’issue pour son père à cette époque. Noah a fait plusieurs tentatives de suicide lui aussi dont une a presque réussi il y a quelques années. Cela lui a valu d’être hospitalisé.

Dans sa phase dépressive, Noah dit que personne ne peut l’aider et qu’il n’y a pas de fin à ses souffrances et à sa situation. Plus il est déprimé, plus il a de la misère à s’exprimer. Dans ces moments de grande souffrance, sans doute, Noah dit que sa vie n’a pas de sens et qu’il veut mourir. De ce fait, Celia tente d’être disponible pour lui pour l’écouter et l’accompagner dans des recherches de solutions possibles avec lui.

Un matin, alors que l’intervenante jase avec lui comme d’habitude, il perd les pédales, soudainement. Célia était en train de lui demander s’il avait téléphoné à un organisme communautaire de la région spécialisé dans l’intégration sociale des gens ayant un trouble de santé mentale. Il est dit que ça ne marchera pas : il s’est informé et il a appris qu’il y a une liste d’attente de six mois. Il a raison, mais Celia lui dit que s’il s’inscrit tout de suite, il n’attendra peut-être pas six mois : il y a  parfois des désistements.  Toutefois, il doit s’inscrire d’abord.

C’est alors qu’il se fâche et il parle de plus en plus fort. Il se dit désespéré et il ne voit pas le jour où ses efforts porteront fruit. Celia avait beaucoup parlé avec lui, ils se connaissaient bien et elle a l’impression qu’ils avaient établi une bonne relation. Toutefois, ce matin-là, il ne décolère pas : au contraire, il devient de plus en plus agressif envers elle. Il se lève et commence à faire les cent pas dans la salle. Il donne des coups de pieds dans les casiers, il déchire sa chemise. Il commence à crier après Celia : il dit qu’elle n’a rien fait pour lui, qu’il se sent seul, etc. Celia l’invite à aller parler avec lui dans le bureau, mais il refuse.

Sa crise s’amplifie : Noah lance des chaises et frappe les murs et les tables. Il continue de crier contre Celia et il veut se battre. L’intervenante se rend compte que plus elle essaie de le raisonner, plus il se met en colère. Elle a peur de lui et appelle donc la police en leur décrivant brièvement le comportement de Noah. Lorsqu’il y a un comportement violent, les policiers arrivent rapidement. Il était temps parce que Noah allait sauter sur l’intervenante. Il se débat avec la dernière énergie et deux policiers ne sont pas de trop pour le retenir.  Les policiers l’amènent et il a été incarcéré. Nous ne l’avons plus vu au Gîte pour quelque temps.

Malheureusement, cette histoire se répète: hier, Noah était de retour au Gîte, il lui a dit que sa vie est sans issue et qu’il ne sait plus quoi faire. Ça recommencera, tôt ou tard. Noah n’est pas un cas unique mais bien un cas parmi tant d’autres qui font que les intervenants se sentent impuissants, malgré leur implication.

Hiver 2015