Récit d'intervention 1

Arthur

Arthur a autour de trente ans et il est un usager régulier du Gîte. Il aurait fait plusieurs séjours en prison pour contraventions non payées (vagabondage, possession de drogues.)  Il a été dûment diagnostiqué d’une maladie mentale grave et il doit prendre des médicaments pour se stabiliser. Malheureusement, il ne les prend pas régulièrement, même s’il confie le pilulier aux intervenantes. Il dit souvent ne pas en avoir besoin.

Lorsqu’il cesse de prendre ses médicaments, peu à peu, il s’isole. Il ne dort pas, il ne mange pas, il consomme des drogues. Il devient alors nerveux et il se promène toute la nuit: de sa chambre à la cafétéria, de retour à sa chambre; il sort dehors, il va et vient. Il ne parle pas, mais, visiblement, et de façon répétée, il a un comportement anormal. Néanmoins, il prétend que tout va bien : il refuse d’aller à l’hôpital puisqu’il y va régulièrement sans que ses comportements changent. Cependant, comme il vient au Gîte depuis quelque temps, Danielle le connaît : elle sait comment il va et quand des crises sont à prévoir.

Un soir d’été, alors que les crises d’Arthur ont recommencé depuis quelques jours, Danielle entre à 11h00 pour prendre son quart. Elle entend crier dehors, dans la cour: elle reconnaît Arthur qui crie tellement fort qu’il réveille tout le monde. Il hurle «Va-t-en!» Il  a des hallucinations : quelque chose le suit, l’attaque et lui parle. L’intervenante l’accompagne et tente de créer un lien de confiance pour le rassurer puisqu’il est méfiant. Il dit qu’il n’a pas mangé et qu’il n’a pas pris de drogue. Il dit aussi qu’il a soif et on va lui  chercher à boire; un intervenant lui amène un verre qu’il lance aussitôt et il dit, de nouveau, avoir soif.  Il se met à boire dans une flaque d’eau très polluée : les intervenantes tentent de l’empêcher mais c’est impossible de le raisonner. Il recommence à boire cette eau. Naturellement, il dérange les autres usagers. Cela dit, les intervenantes se sentent impuissantes et regrettent de ne pouvoir faire davantage pour l’aider. En désespoir de cause, Danielle appelle les ambulanciers.

Selon l’article P-38, la loi peut obliger quelqu’un à aller à l’hôpital s’il met sa vie ou celle des autres en danger. Sinon, il est libre de sa personne. L’autre option que possèdent les intervenants, est de faire une cueillette d’informations (comportement, compromission) pour demander à un juge une ordonnance de traitement pour les mêmes motifs que la P-38 à la seule différence que l’hospitalisation est de 21 jours. Cependant, cette méthode est beaucoup plus longue et exhaustive puisqu’il faut présenter un dossier complet à un procureur qui doit l’évaluer et l’amener en cour. Le processus s’étale donc sur plusieurs semaines.

Lorsque les ambulanciers arrivent et le voient agir, ils décident de l’amener à l’hôpital  pour sa propre sécurité. Devant cette possibilité, ils peuvent invoquer l’article P-38. En vertu de cet article, la personne peut être hospitalisée pendant 48 heures. Toutefois, certaines personnes habituées à fréquenter les services médicaux changent leur comportement devant les médecins et les infirmières : ils ne les voient pas à leur naturel. Devant les policiers, Arthur peut devenir étonnamment calme, même si la minute d’avant, il pouvait hurler à fendre l’âme. Dans cette situation, les services d’urgence hésitent à agir, et ce, malgré le témoignage de l’intervenant. Cette fois-ci, les ambulanciers ont vu ce qui se passait et ont décidé d’intervenir.

Plusieurs personnes ayant un trouble de santé mentale non soigné fréquentent le Gîte. Elles décompensent parce qu’elles mélangent des drogues, ou de l’alcool, ou ne prennent pas leur médication. Ces personnes exigent beaucoup plus  d’attention que l’intervenante ne peut leur en accorder. De plus, en perturbant le fonctionnement du groupe, les autres usagers demandent à leur tour plus que d’attention que d’ordinaire! Ils veulent avoir la paix et se sentent brusqués dans leur quotidien. Si l’intervenante avait le pouvoir, elle exigerait qu’Arthur soit hospitalisé : elle aimerait son témoignage soit pris en considération puisque la place d’Arthur n’est pas au Gîte. Il serait beaucoup plus bénéfique pour lui qu’il reçoive les soins appropriés pour reprendre le pouvoir sur sa vie et sortir de l’itinérance. De fait, deux jours après avoir été amené à l’hôpital par les ambulanciers, Arthur revient au Gîte. Il dit ne rien se rappeler de l’incident qui l’a amené à l’hôpital.

Hiver 2015